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Démarche artistique

Je mène une pratique artistique engagée et hybride, qui vise à redonner corps aux mots, chair aux formes, voix aux images, en m’opposant aux logiques de capture et de contrôle qui affectent à la fois les corps et les écosystèmes. Mon travail explore une pensée du continu entre l’humain et le non-humain, entre le langage, la chair et le monde. Traversée par une autobiographie politique, je ne dissocie jamais l’expérience intime de la réalité collective. La chair, dans mon travail, n’est pas envisagée comme une entité individuelle, mais comme un lien fondamental au monde, dans l’esprit de la “chair du monde” de Merleau-Ponty.
 

Ma pratique s’ancre dans un aller-retour constant entre peinture, écriture et sculpture. La liberté du geste prime, dans toute son urgence. Je peins vite, debout, avec de l’eau, de l’acrylique qui sèche rapidement. Je convoque méduses, seiches, créatures marines comme métaphores d’un vivant en résistance, d’une création en milieu hostile. Dans mes sculptures, les poupées défigurées deviennent des surfaces de projection et de transformation, des contre-formes à l’image figée du corps féminin. Elles se gonflent de mousse expansive, d’excroissances, deviennent des corps hors norme, des corps en lutte.
 

Peindre, écrire, sculpter, c’est pour moi résister, réanimer, proposer de nouvelles formes de vie. Si ces formes dérangent, c’est qu’elles retournent nos violences. J’essaie d’imposer une tension — entre fascination et rejet, entre désir et malaise et cherche un inconfort fécond, pour réinjecter du vivant là où il a été nié.

Manifeste

Je peins pour que les mots ne soient pas seuls
J’écris pour que les images ne soient pas seules
Je peins pour ne pas laisser les mots hors sol
Je peins pour ne pas laisser les mots sans matière, sans les mains derrière, sans avoir à répondre de ce qu’ils font au monde
Je peins pour rendre aux mots un corps et une consistance
Je peins contre la mauvaise foi
J’écris pour ne pas peindre des images menteuses
Je peins pour qu’ils arrêtent de labourer les femmes, les terres et les mers
Je peins pour ne pas conduire ma main
Quand on conduit sa main, on manipule
Je peins pour montrer les manipulateurs
Je peins pour montrer que l’on peut faire autre chose avec sa main
Je peins pour montrer les monstres
Je peins pour ouvrir vos bouches, vos oreilles et vos peaux
Je peins pour déchausser les dents des gencives des mâchoires qui consomment à pleines dents
Je peins pour qu’on nous laisse tranquille
Je peins pour perforer le béton et qu’on puisse à nouveau se décomposer et revenir à la terre
Je peins parce qu’un homme m’a enfermée sous peine de se suicider
Je peins parce qu’un homme m’a dit que j’étais sèche
Je peins parce qu’un homme m’a dit “sois je te suis soit je meurs”
Je peins parce qu’un homme a fait semblant de me laisser le choix
Je peins parce que j’ai pu sortir parce que peindre m’a fait sortir
Je peins pour sortir toujours
J’écris pour que la mauvaise foi n’ait pas le dernier mot
Je peins pour savoir ce que vivent les corps qu’on serre
et ce que disent les corps qui s’en sortent
Je peins pour savoir où vont ceux qui s’en sortent
Je peins pour savoir comment on refait surface
Je peins pour trouver un espace où vivre, un nouveau liquide
Je peins pour devenir méduse et pouvoir vivre dans un monde acide
Les méduses survivent à toutes les catastrophes humaines, climatiques, mythomaniaques, mythologiques
Je peins pour donner une peau nouvelle aux grands brûlés
Le collagène extrait des méduses Rhizostoma pulmo est expérimenté pour produire de la peau artificielle
Je peins pour que les hommes deviennent poulpes et retrouvent la sentience
Je peins pour que nous sentions la coexistence des choses
Je peins parce qu’ils n’ont pas peint d’hommes dans les grottes au milieu des buffles
Je peins pour apprendre à danser sur les chambres magmatiques
Je peins parce que peindre écrire nager et faire l’amour sont des verbes de la même lave
Je peins pour savoir ce qui se passe quand on crée, d’où on crée, ce qui crée en nous
Je peins juste pour qu’un pinceau, un doigt, une main passe
Je peins pour l’épreuve d’un geste archaïque
Je peins parce que je n’écris plus sur les tables
Je peins pour écrire sans mots
Je peins pour voir ce que ça rend, ce que ça sort, ce que ça a dans le ventre
Je peins comme je pourrais comprimer mon ventre pour voir ce qu'il rend
Je peins pour exprimer au premier sens du terme : laisser sortir en pressant
Je peins parce que c’est l’autre possibilité dans l’air irrespirable
Je peins pour faire une armée de seiches et de poulpes et de méduses
Pour trouer les filets et rendre inhabitables les plages privées
Je peins des seiches pour leur croissance rapide, leur prolicifité élevée
leurs tonnes d’encres en réservoir
et nos cartouches dérisoires
nos vertèbres autoritaires et numérotées
Je peins des seiches parce qu’elles changent de couleur et de texture de peau

Je fais des poupées pour encore jouer à la poupée
Je fais des poupées pour leur faire pousser une chair sous l’épiderme du collant
Je fais des poupées pour qu’elles n’aient plus un regard fixe
Je fais des poupées pour les défigurer, défaire leur image pétrifiée, la trouer et trouver une sortie possible pour leurs chairs intérieures
Je peins pour réanimer parce qu’on m’a demandé si je voulais débrancher mon père et que j’ai dit oui
Je fais des poupées pour les réanimer
Je fais des poupées pour leur donner une chair qui sue, qui suinte, une mousse qui trouvera toujours à s’extirper
Je fais des poupées parce que sous l’épiderme, ça pousse d’une tension souterraine imprévisible
Je peins parce que sous les océans c’est pareil
Je fais des poupées en porcelaine pour faire sortir leur corps tout compressé tout rembourré de chutes et de chuts
Je fais des poupées barbies pour pouvoir les triturer sans limites
Je fais des poupées baigneurs pour dire aux bébés qu’ils ont le droit de faire toutes les têtes qu’ils veulent et de grandir autrement
Je peins pour que les terres soient moins sèches
Je peins pour que les murs soient moins assassins
Je peins pour que les mers soient moins mortes
Je peins pour déformer et reformer les figures reçues, ankylosées, les troubler, les trouer pour trouver une nouvelle forme qui sans cesse se forme.
Je peins pour trouver quelque part un grouillement, d’insectes, de larves microscopiques et de le suivre, de repartir avec cette vie.

Je peins et j’écris en suivant ma main et le papier et la peinture
Je peins sous la dictée des silences et des cris
Peindre me fait écrire
Ecrire me fait peindre
Je peins vite parce que ça brûle
Je peins avec beaucoup d’eau
Je peins debout parce que la terre est en bas
Je peins quand je ne sais plus quoi écrire
J’écris quand je n’ai plus de mots pour peindre
Je peins avec de la peinture acrylique parce qu’elle sèche vite
La peinture, les poupées, l’écriture, tout se fait en même temps et se répond
Je peins parce que j’ai lu Duras
Je peins parce que j'ai lu Artaud
Je peins et j’ai retrouvé ce que je peins dans la “chair du monde” comme l’appelle Merleau-Ponty
Je peins et je défigure parce que dans La défiguration. Artaud - Beckett - Michaux, Evelyne Grossman l’explique : “La défiguration est aussi une force de création qui bouleverse les formes stratifiées du sens et les réanime”.

Je peins mon histoire qui n’est rien, seulement l’histoire des femmes, un tout petit morceau de la domination de l’homme sur la nature.
J’ai peins des visages noirs avec des cris, des bouches ouvertes, des grimaces : les Figures
J’ai peins des oiseaux avec des sexes comme bouche qui hurlaient de les laisser passer et de les laisser faire l’amour : les Migrateurs
J’ai sculpté des poupées avec des vieilles poupées trouvées et je leur ai ajouté du bois, des membres en mousse expansive et donné une voix. Les poupées, je n’arrête jamais, elles s’appellent Des corps plus grands que nous
Maintenant je peins la chair des femmes, des méduses, des poulpes, des abysses et elles ont toutes des mots ou un nom
J’écris des poèmes et des textes qui parlent de ma vie de ce qu’on m’a fait et de ce que j’en ai fait
J’écris sur les dessins de Frédéric Fenoll parce qu’ils donnent la parole
Je peins et j’écris de la main droite et aussi (mais pas trop pour qu’elle ne devienne pas droite elle aussi), la gauche
Je veux que ceux qui regardent mes peintures se retrouvent face aux monstres qu’on a fabriqués
Je veux qu’en regardant les figures, les méduses, les poupées défigurées ne ils voient les formes retournées de nos violences, de notre désir de contrôle, de notre incapacité à vivre avec ce qui déborde.
Je veux qu’ils regardent mes peintures comme des miroirs déformants, elles nous montrent ce que nous refusons de voir : ce que nous sommes devenus, ce que nous avons laissé faire au monde, aux corps, aux vivants.
Je veux qu’ils se rendent compte de leur chair commune au monde
Je veux leur mettre la tête et les yeux dans la chair du monde
Je veux qu’ils désirent cette chair

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