Peindre comme l’épreuve d’un geste archaïque.

 

Peindre (brosser, arracher, coller, barrer, …) pour qu’une trace advienne

et ouvre ainsi une brèche, un lieu, un temps et un espace, juste la possibilité d’un passage.

Ainsi laisser jouer ce temps et cet espace comme on grave un mot sur une table d’écolier,

comme on laisse la trace de ses pieds dans le sable, l’empreinte de son corps dans la neige. 

Peindre c’est écrire sans mot.

Garder le geste, la jubilation du geste. Garder l’impression d’une matière sur un support.

Garder le signe, énigmatique.
 

 

Que ce soit dans les séries figuratives ou abstraites, je cherche un trait qui dessine les sons, les voix, les silences et les cris. Une sorte d'écriture sans alphabet, sans rien à décoder. Comme on écrit sous la dictée, je peins sous les silences et les cris. Le cri comme rage de l’expression, la peinture comme épreuve d’existence. Peindre pour voir ce que ça rend. Voir où ça emmène. Voir l'épais, le fin, le lisse, le rapeux, le dérouté et suivre la dérive. Qu'est-ce que ça rend ? Qu'est-ce que ça sort ? Qu'est-ce que ça a dans le ventre ? Je peins comme je pourrais comprimer un ventre pour voir ce qu'il rend. Si quelque chose s’exprime, c’est au premier sens du terme : laisser sortir en pressant.



Processus :
"Je travaille plusieurs toiles étalées par terre. Pendant qu’une toile sèche, je suis sur une autre toile et puis je reviens à la première."


Position :
"Je peins au sol. Cette position participe de la fulgurance du trait recherchée. Être debout, penchée au-dessus de la toile, c’est sentir un déséquilibre, comme une chute toujours possible, comme si la toile aspirait. J’aime que le bras soit déjà tendu vers le support. Quand on est penché vers la toile, le bras n’a plus qu’à laisser passer, la pesanteur joue en sa faveur."

Brosses :
"J’aime les brosses à tapisser. Elles me rappellent des souvenirs d’enfance : les grands tréteaux avec les longs rouleaux. La colle transparente, pâteuse et épaisse. Ma mère qui repliait les rouleaux pour qu’ils ne sèchent pas le temps qu’elle les passe à mon père. Les murs qui se remplissaient si vite et offraient une paroi nouvelle."

 

Couleurs :

"Quand j’ai recommencé à peindre, obnubilée par la question de la trace et la recherche d’un trait, je n’ai utilisé que le noir. Ajouter de la couleur me semblait à la fois hors de portée et comme une fuite devant la seule question qui importait.
Et puis la couleur est venue semer le trouble. Qu’elle soit l’eau d’un fond ou la giclée suppurante d’un trait, la couleur vient jeter le trouble sur le motif. La première couleur que j’ai ajoutée au noir, c’était d’ailleurs une couleur trouble, une sorte de vert-marron-gris. Une espèce de tache, d’eau sale."

 

Sable :
"Le sable pour moi c’est le temps, le temps du sablier, le temps qu’il a fallu aux plages pour devenir plages de sables. Mettre du sable dans la peinture c’est charrier le temps jusqu’à la toile.
Le premier sable que j’ai mis dans ma peinture, c’était le sable de la plage des oiseaux. Avec lui, j’ai mis un peu des migrateurs dans mes passages."

Inspiration - rapport à l’histoire de l’art :
"Peindre, c’est tracer la possibilité d'une singularité, d'une expression essentielle, celle de la puissance d'exister. Cette puissance, je l’ai rencontrée dans un nombre d'œuvres incalculable et elle résonne à chaque âge, à chaque moment de façon différente. C’est donc mission impossible de citer toutes les influences puisqu’il y en a eu tellement, sans compter toutes celles qui sont inconscientes et qui n’ont rien à voir avec l’histoire de l’art. Une des œuvres qui m’a le plus ébranlée fût sans doute celle d'Artaud, “Van Gogh le suicidé de la société” qui m’a beaucoup marquée adolescente, ses dessins également. L’approche des expressionnistes américains me touche beaucoup, Franz Kline, Joan Mitchell, et puis ensuite Cy Twombly et aujourd’hui Miquel Barcelo et Martha Jungwirth. Pour ne citer qu’eux."

Expiration - rapport au public :
"On demande souvent : “qu’avez-vous voulu faire?”
Dans mon processus créatif, la part de la volonté est assez réduite et ce qui arrive de plus puissant n’a souvent rien à voir avec ce qui était prévu ou voulu.
René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver »
Mon rôle n’est pas de vouloir quelque chose, de démontrer quelque chose, mais de tenter de laisser passer, de maintenir vivant et puissant ce désir de passer. Au fond, le courage du peintre, c’est de laisser venir, de désarmer sa volonté.
J’aime ce que dit Merleau-Ponty sur ce qui se passe quand il regarde un tableau :  « Je serais bien en peine de dire où est le tableau que je regarde. Car je ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en son lieu, mon regard erre en lui comme dans les nimbes de l’être, je vois selon ou avec lui plutôt que ne le vois ». (in L’Oeil et l’esprit, p. 23)
Je n’ai aucune attente particulière envers un spectateur, si ce n’est que chacun puisse se laisser traverser par un tableau, que son regard puisse “errer en lui”. J’aime cette notion d’errance, de perte de repère face à une œuvre.
Une des plus belle réaction face à un tableau, c’est la bouche bée. Rester bouche bée devant un tableau, c’est se tenir ouvert devant lui et le laisser passer, rentrer et œuvrer jusqu’à l’intérieur. Un passage réussi, c’est sans doute celui qui va passer aussi dans le spectateur, celui dont le passage n’en finit pas de passer."

Quelques mots

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tracer

D'abord, le crayon dessine visage, corps, oiseau,... presque trait pour trait. Puis marche arrière : déconstruction, effacement, quelques formes simples seulement sont retenues. Une fois le dessin essoré de toutes ses évidences, le geste va s'engouffrer dans le tracé. La sobriété de son chemin doit permettre au geste d'y déverser toute sa puissance. Le dessin rend emportements, arrêts, hésitations et tremblements du geste. Il est retenu si le tracé paraît spontané, fulgurant.

cri

Ni la phrase ni le trait ne peuvent sortir indemne du cri, sauf à faire la sourde oreille. Le cri module l'écriture. Figures défigurées, migrants, migrateurs, oiseaux pris dans la marée noire humaine : ça crie et c’est le pré-texte à une phrase qui va se trouver déroutée de son tracé habituel.

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figure

Les figures sont nées comme des anti-portraits, d'un crayon qui ne voulait plus suivre les impératifs de la ressemblance. Elles ont gardé des visages les contours et les trous. Trous des yeux, trou de la bouche et parfois trous des oreilles. Quelques accessoires parfois ou une main ici ou là, comme ce qui reste à un homme qui n'a jamais pu vivre sans son étoile ou son poing serré.

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passages

Sans prétextes restent les passages. Plus que le trait qui passe. Comme des lignes d’écritures juste pour l'écriture, Pour les pleins, les déliés, l'encre qui coule ou se retient et puis qui sèche vite en plein soleil, longtemps cachée.

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tache

Souvent, le dessin se pose sur une tache. Une tache couleur terre remplie d’eau. Un mélange d'eau, de noir, de blanc et de jaune qui donne l'idée d'une terre transparente. La toile est salie de ce premier jet et devient comme une paroi, avec ses accidents.

Une fois la terre sèche, les yeux posent leurs trous et leurs percées. Les yeux sont souvent les premiers traits du dessin. La tache est leur terre d'accueil. Le reste du dessin peut venir, perturbé par cette tache première. 

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oiseaux

Pourquoi les oiseaux? Les oiseaux sont venus après les figures. Peut-être comme une suite à la défiguration entamée, pour sortir encore un peu plus de la référence humaine et se retrouver, entre terre et ciel dans l’extrême légèreté et l'infinie gravité qu’offrent les oiseaux; entre cris, piaillements, chants, ailes déployées, repliées ou abîmées, becs ouverts et tendus, envols et pas claudicants.

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